Japon : Comment les monuments historiques ont été anéantis

Le Japon est connu dans le monde entier pour son architecture emblématique, harmonieuse et séculaire. Chaque année, plusieurs millions de touristes se ruent au Japon pour prendre en photo châteaux, temples ou même de simples quartiers typiques. On entend aussi très souvent dire que le Japon est un pays qui a su concilier au sein même des grandes villes des bâtiments anciens et des grattes-ciel modernes. L’expression « Entre tradition et modernité » est fréquemment utilisée pour décrire le Japon, que ce soit ses coutumes ou son architecture.

Mais est-ce bien vrai ?

J’habite au Japon depuis plusieurs années et j’ai pu visiter des dizaines et des dizaines de châteaux, de temples et de monuments en tout genre. Et évidemment je me suis penché sur les écriteaux sur place et les informations en ligne de ces derniers. Et je me suis rendu compte que vraiment beaucoup d’entre eux avaient été endommagés voire complètement détruits ! Beaucoup de ces bâtiments qui à première vue paraissaient antiques voire vétustes (et présentés comme tels), se sont souvent avérés n’être que des reconstructions. Et parfois très récentes !

Pour vous donner un aperçu de ce dont je parle, voici une courte liste de bâtiments et de monuments très célèbres ayant subi des dommages conséquents (Infos Wikipédia) :

  • Kinkaku-ji, le Pavilion d’Or (Kyōto) : Le 2 juillet 1950, le Pavillon d’or a été entièrement incendié, par un moine mentalement déficient. Le bâtiment actuel, reconstruit à l’identique, date de 1955. L’inauthenticité de ses matériaux ne le qualifiant plus comme patrimoine national exceptionnel, il a été retiré de la liste des trésors nationaux. Cependant, le parc du temple est reclassé en 1956 site historique spécial du Japon et lieu spécial de beauté pittoresque.
  • Château d’Osaka : Sa construction a débuté en 1583. En 1615, Ieyasu Tokugawa établit le siège du château. Ce dernier tombe aux mains de Tokugawa et il est complètement détruit par un incendie. En 1620, le nouveau shogun, Hidetada Tokugawa, l’héritier de Ieyasu Tokugawa, commence la reconstruction du château. En 1665, le donjon subit un incendie et n’est pas reconstruit. Une grande partie des bâtiments est détruite au cours des combats de la restauration de Meiji en 1868. En 1928, la mairie d’Osaka lance la reconstruction du donjon, en béton armé. Puis le château est endommagé en 1945 par les raids aériens américains, lors du bombardement d’Osaka. De 1995 à 1997, le gouvernement d’Osaka approuve un projet de reconstruction pour rendre au donjon sa splendeur.
  • Temple Sensō-ji (Quartier d’Asakusa, Tokyo) : Pendant la deuxième guerre mondiale, le temple a été bombardé et détruit pendant les bombardements de Tokyo le 10 mars 1945. Il a été ensuite été reconstruit et est devenu un symbole de renaissance et de paix pour le peuple japonais.
  • Fushimi Inari-taisha, le sanctuaire aux milliers de Torii rouges (Kyōto) : Érigé en 711, le sanctuaire fut détruit et reconstruit plusieurs fois au cours de l’histoire. En 1468, le sanctuaire est détruit par un incendie après une attaque. Les bâtiments du sanctuaire sont reconstruits 2 fois, en 1499 et en 1694.
  • Château de Nagoya (Préfecture d’Aichi) : Il a été incendié lors d’un raid aérien de l’armée américaine le 14 mai 1945. La plupart des décorations du château ont été détruites. La reconstruction du donjon a été terminée en 1959. Le palais principal, dont la restauration a commencé en janvier 2009 est ré-ouvert au public depuis le 8 juin 2018.

Il y a évidemment plein d’autres monuments et bâtiments que l’on pourrait ajouter à cette liste.

Alors comment en est-on arrivé là ?

Des causes de destruction multiples

En lisant les explications ci-dessus vous avez une partie de la réponse. Quand on s’intéresse un peu à l’histoire du Japon, la géologie et la météorologie de l’archipel, il n’est en fait pas si étonnant d’apprendre qu’un très grand nombre d’édifices ont connu des dommages irréversibles.

Même sans être un spécialiste de l’histoire du Japon, vous savez sûrement que les différents clans nippons se sont livrés des guerres sans merci pendant des siècles durant le Moyen-Âge. Châteaux, villages et temples ont été allègrement détruits ou incendiés au cours des âges. Puis la deuxième guerre mondiale a parachevé l’anéantissement d’énormément de sites. Et même si les plus emblématiques ont été reconstruits, l’ouvrage originel est quand même perdu à tout jamais. Certains bâtiments sont donc des assemblages de matériaux et de styles d’époques différentes. Quand ils ne sont pas tout simplement des répliques récentes de ce qu’ils ont été à l’origine…

Ensuite au Japon, beaucoup de bâtiments anciens ont été construits en bois. Et le bois ça brûle quand même bien facilement ! Qu’ils soient d’origine humaine ou naturelle, les incendies ont rythmés la vie des japonais pendant des siècles. Ces incendies dévastateurs ont détruits des villes entières et il est encore difficile aujourd’hui de les maîtriser rapidement. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’un incendie se produise après un typhon ou un tremblement de terre.

Paradoxalement, le bois est un matériau qui apparemment résiste bien mieux que le béton face aux cataclysmes tels que les séismes et les tsunamis. La méthode japonaise d’assemblage des pièces de menuiseries (sans clou, ni vis appelée « Kanawa-tsugi » 金輪継) est en outre réputée dans le monde entier pour son efficacité.

Pour finir, ajoutez les autres cataclysmes (tsunamis, typhons, foudre, accidents et destructions volontaires, etc.) et vous comprendrez pourquoi rares sont les bâtiments et leur contenu à être restés intacts au fil des années.

À lire aussi : Le Japon est-il un pays dangereux ?

L’exception d’Hiroshima

La ville d’Hiroshima est malheureusement passée à la postérité pendant la deuxième guerre mondiale pour les raisons qu’on connaît. Après la bombe, la ville fut rasée dans sa quasi totalité. Elle a depuis été entièrement reconstruite et un grand parc dédié à la mémoire de cet événement a été créé.

Le dôme de Genbaku (原爆ドーム)

L’un des seuls bâtiments à ne pas avoir été entièrement détruits par l’explosion est le Genbaku Dome, car il se trouvait pile sous la bombe. En guise de témoignage, ses ruines furent conservées. Le Japon a ensuite fait construire autour une zone entière dédiée à la mémoire des victimes de cet événement et de ses conséquences. J’ai eu l’occasion de visiter tout le parc et c’est une visite qu’on n’oublie pas. Le musée de la paix, les cloches de la paix, la flamme de la paix et les autres monuments du site rappellent l’horreur de la guerre et constituent un mémorial dédié à l’abandon des armes nucléaires. Culturellement, même si c’est une visite touristique différente des autres, elle est à mon avis incontournable. Si vous avez l’opportunité de la faire, vous ne verrez donc pas de jolis bâtiments, mais vous en ressortirez profondément changé.

J’ajoute une petite parenthèse pour parler de Kyōto et du bombardement atomique de 1945. La ville avait initialement été choisie pour figurer sur la liste des villes à bombarder atomiquement. Mais le secrétaire à la guerre du président américain Truman, Henry L. Stimson, aurait demandé d’épargner la ville car il l’avait visité lors de sa lune de miel.

Le Japon aurait perdu énormément de patrimoine culturel si son ancienne capitale avait été rasée.

Quel intérêt culturel ?

En définitive, la question qu’on peut se poser en sachant tout cela c’est : Est-ce que ça en vaut vraiment la peine de venir visiter des monuments et des édifices au Japon ?

Faut-il visiter des bâtiments pour leur esthétique ou leur authenticité historique ?

Je dirai, tout dépend de vous en fait et de ce que vous recherchez en visitant le Japon. Si votre objectif c’est d’avoir la photo parfaite pour Instagram. Ou si vous êtes plutôt un aficionado d’histoire et de vielles pierres.

Personnellement, j’ai été plutôt déçu. Passé l’émerveillement du début, je me suis rendu compte que je préférais le côté historique et authentique. Une architecture présentée comme historique, mais qui est en fait récente, perd selon moi beaucoup d’intérêt. Imaginez par exemple que la Joconde soit détruite puis repeinte à l’identique. Est-ce qu’elle attirerait encore autant de monde après ça ?

Je me rappelle encore de ma visite du château de Nagoya en 2016. Le château venait tout juste d’être rénové. Il puait le neuf et était complètement vide. Une jolie coque de l’extérieur, mais une visite de l’intérieur parfaitement inutile car il n’y avait rien à exposer. Une grosse déception. Et puis concernant les temples quand t’en as vu un, tu les as tous vu…

Alors bien sûr je comprends la volonté d’un pays à reconstruire et rénover pour conserver ses ouvrages, son passé et sa culture. C’est ce qui fait la grandeur d’un pays et d’un peuple. Et je pense que c’est une bonne chose, surtout que le Japon a perdu beaucoup. Mais peut-être que parfois, il vaut mieux laisser les choses telles quelles. Imaginez si l’Italie avait reconstruit le Colisée 2000 ans après… Je pense que visiter des ruines constitue tout de même une visite historique instructive.

D’ailleurs, j’en parlais plus haut avec Hiroshima, mais vous pouvez également visiter les ruines du château de Takeda ou de Fukuoka par exemple. Il ne reste malheureusement plus grand chose des deux châteaux qui s’y tenaient auparavant. Mais vous aurez au moins une vue splendide sur les alentours depuis les hauteurs !

La vue depuis les ruines du château de Takeda.

Alors bien sûr, si votre rêve de toujours est de venir au Japon, ne soyez pas démoralisé. Il y a des centaines de sites ici dont certains sont classés à l’UNESCO. En 2018, le Japon comptait 22 sites inscrits au patrimoine mondial : dix-huit en tant que sites culturels et quatre en tant que sites naturels. De mon côté, je vous recommande de visiter le Japon car c’est un pays magnifique et qui visuellement comme historiquement ne vous décevra pas.

Sans oublier les grands bâtiments ou quartiers plus modernes qui valent aussi le coup d’œil comme Shibuya, la Tokyo Skytree ou la Abeno Harukas à Osaka.

Mais au moins désormais, vous êtes informés sur le sujet. Vous n’aurez pas la mauvaise surprise en arrivant sur place et en vous rendant compte que tout est neuf. Un voyageur averti en vaut deux.

N’oubliez pas d’aller jeter un œil sur ma chaîne YouTube où je vous fait visiter la ville d’Osaka quartier par quartier !

À bientôt sur MycrazyJapan !

 

3 Comments

  1. Bonjour
    Lors de mes études d’architecture et mes voyages en Asie,
    On m’avait expliqué que les japonais avait une approche particulière au bâti.
    Aussi en ce qui concerne les temples et les lieux de culte ce n’est pas le bâtiment qui est sacré mais le site.
    Le sanctuaire d’Ise qui est reconstruit tout les 20 ans en est l’exemple parfait.
    Il y a moins d’attachement au bâti en lui même, d’ailleurs les maisons japonaise sont reconstruit elles aussi tout les 20/30 ans.
    Cela a pour conséquence que traditionnellement au Japon et même jusqu’à aujourd’hui on ne construit pas en dure, mais en bois ou en placo.
    Cela s’explique par une tradition de construction venue de Chine, mais surtout par le climat très humide et par les séismes,
    De plus l’architecture est souvent en bois, qui a une durée de vie moindre que les bâtiments en pierre que l’on peut trouver en Europe.

  2. Bonjour Emmanuel. J’ai comme d’habitude lu attentivement vos articles. JE me suis totalement retrouvé dans vos écrits. Judoka dès mes 10 ans, je rêvais de visiter cet archipel. quand cela s’est présenté en 2000, je n’en suis pas ressorti très heureux, mais plutôt neutre voire un peu déçu. J’attendais tellement. Il est vrai que tout a été reconstruit (seisme, guerres, typhon). Qu’une ville ressemble à une autre de part sa composition (temples, Bouddah, Jardins…). Mais comme vous le dites, il ne faut pas non plus empêcher les voyageurs à découvrir le pays du Soleil Levant…. Cordialement. Hervé

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